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Projet IUF – Anne Teulade (Promotion 2013)

Interpréter l’histoire récente : inscription dans le temps et construction du sujet au seuil de la modernité (XVIe-XVIIe siècles)

lundi 28 juillet 2014, par Anne Teulade

L’objectif du programme de recherches proposé est d’étudier la manière dont la fiction prend en charge l’entrée dans la modernité, en représentant et en interprétant le rapport de l’individu à l’histoire récente. On abordera ce questionnement à travers un corpus peu étudié : le théâtre d’histoire récente en France, en Espagne et en Angleterre, du milieu du XVIe siècle à la fin du XVIIe siècle. Par « histoire récente » nous entendons une période qui va du début du XVe siècle au temps de la représentation des œuvres. Cette zone temporelle entretient des relations de proximité avec le monde des spectateurs : soit elle évoque des événements récents produisant des échos jusque dans leur univers quotidien, soit elle met en jeu, dans une temporalité plus vaste, des filiations dynastiques et des modes de gouvernement en lien direct avec les figures régnantes et les paradigmes politiques de leur époque. L’histoire récente joue donc sur le mode de la simultanéité ou de la continuité par rapport au contemporain : elle reflète une relation à l’histoire et au temps qui implique les spectateurs du XVIIe siècle et les interroge au présent.

Confrontant les écrits factuels aux fictions théâtrales, ce projet invitera à réfléchir sur les usages fictionnels d’une histoire qui n’est pas un simple cadre déréalisé. À la différence de l’art de la distance, symptomatique de la tendance à l’idéalisation classique , la représentation d’un monde qui jette les fondements de la modernité et dont l’élaboration rejaillit directement sur l’interprétation du monde contemporain de la représentation pose des problèmes spécifiques. Les pièces qui nous intéressent sont écrites et représentées à une période où commencent à se désintégrer les conceptions anciennes de l’histoire orientées par la seule perspective providentialiste. Il importe donc de considérer comment cette nouvelle relation au temps, à l’histoire et à son écriture, se reflète dans les pièces qui mettent directement en jeu la représentation des événements concernés par cette évolution. Cela suppose une réflexion sur la manière dont se noue, au seuil de la modernité, la relation entre fiction et histoire – voire entre fiction et actualité – et sur les modalités rhétoriques et poétiques de mise en fiction du réel. Cette investigation vise également à interroger les potentialités singulières de la fiction théâtrale, et à dégager sa capacité à produire une pensée de l’histoire face aux controverses, censures et gestions idéologiques de l’historiographie. L’appropriation par le théâtre de ces sujets modernes suppose une étude des innovations esthétiques qu’elle entraîne, car il s’agit d’une matière ample et souvent épique, qui ébranle le mode mimétique de représentation. Ces sujets récents, affectés d’un coefficient de véridicité supérieur à ceux mettant en scène l’histoire lointaine, posent également la question de l’imitation du cas particulier et de la contingence, dans des formes sérieuses le plus souvent associées à la représentation de l’universel. De quoi ce théâtre de l’événement est-t-il susceptible de parler ? Est-il capable de produire de la pensée, du « philosophique » , comme la poésie vraisemblable à sujet général promue par Aristote dans sa Poétique ? C’est ce que nous étudierons dans le deuxième volet de notre programme, en réfléchissant sur les formes théâtrales alternatives au modèle néo-aristotélicien forgées par cette appropriation de l’histoire moderne, dans des aires culturelles régies par des modèles théâtraux et théoriques forts différents.

Ces analyses ne peuvent faire l’économie d’une réflexion sur la représentation du sujet qui émerge dans cette confrontation à l’histoire moderne. En effet, dans les pièces, la représentation de l’individu face aux fractures de la modernité est souvent abordée et réfléchie : l’interprétation de l’histoire récente est alors directement mise en scène, à travers une conscience mélancolique dont la complexité fait résonner les tensions inhérentes à l’inscription dans le temps. Le sujet en situation de discordance par rapport aux mutations de l’histoire se construit en conscience individuelle, invitant à articuler représentation de la subjectivité, recours à la notion de mélancolie, et rapport critique à l’histoire. Dans le troisième axe, on examinera à nouveaux frais les rapports entre conscience mélancolique et inscription dans le temps : avant les mutations épistémologiques qui rapprocheront, à la fin du XVIIe siècle, la mélancolie de la nostalgie, une conscience critique du temps s’énonce dans le discours mélancolique, que le programme abordera tant dans ses manifestations savantes (traités médicaux, traités anthropologiques sur l’esprit humain) que dans ses figurations littéraires. Au-delà de l’apparent décollement du mélancolique par rapport au temps présent, s’élabore une configuration dissidente du sujet moderne. Cet axe, d’abord ancré dans l’étude du théâtre d’histoire récente, prendra un tour plus ouvert tout en approfondissant notre réflexion directrice sur la confrontation du sujet à l’entrée dans les temps modernes.

ÉVÉNEMENTS

  • Janvier-Décembre 2014 : Organisation du séminaire, La Tragédie et ses marges. Penser le théâtre sérieux en Europe (XVIe-XVIIe siècle), en collaboration avec Florence d’Artois, à l’université Paris Sorbonne (intervenants : Enrica Zanin, Mercedes Blanco, Christophe Couderc, Bénédicte Louvat, Christine Sukic, Fabien Cavaillé, Georges Forestier, Christian Biet)
  • 5-6 juin 2014 : Co-organisation du colloque Questions sur l’encyclopédisme de l’Antiquité jusqu’aux Lumières, avec Nicolas Correard, Frédéric Le Blay et Gerhart Stenger à l’université de Nantes.
  • 19-21 mars 2015 : Organisation du colloque international La Tragédie et ses marges. Penser le théâtre sérieux en Europe (XVIe-XVIIe siècles), en collaboration avec Florence d’Artois, Université Paris Sorbonne.
  • 18-20 novembre 2015 : Organisation du colloque international La Mémoire de la blessure au théâtre. Mise en fiction et interrogation du traumatisme de la Renaissance au XXIe siècle , en collaboration avec Isabelle Ligier-Degauque, Université de Nantes, en partenariat avec le Théâtre Universitaire de Nantes.
  • 10 novembre 2016 : Organisation, avec Eugenio Amato et Isabelle Ligier-Degauque, de la journée d’études Mémoire de vaincus, mémoire de vainqueurs dans le bassin méditerranéen, de l’Antiquité au XXIe siècle.
  • 9-10 novembre 2017 : Organisation, avec Eugenio Amato et Isabelle Ligier-Degauque, du colloque Mémoire de vaincus, mémoire de vainqueurs dans le bassin méditerranéen, de l’Antiquité au XXIe siècle.



À propos de l'auteur

Anne Teulade

Maître de Conférences en Littératures comparées.

Théâtre européen (limites du représentable, « théorie » du baroque, réflexivité, allégorie ; théâtre religieux, théâtre d’histoire récente).

Littérature et savoirs : fiction et sainteté, fiction et temps présent, masque mélancolique et pensée critique.

Courrier électronique : Anne Teulade


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