Pourquoi étudier un catalogue éditorial, liste hétéroclite et laconique d’oeuvres ordonnées par la chronologie plutôt que par l’esthétique ? Parce que l’analyse des évolutions de cet objet pluriauctorial et plurigénérique est la meilleure façon de comprendre la dynamique d’une maison d’édition au-delà des apparences. Elle permet de dépasser l’architecture idéale postulée par le discours publicitaire, qui dissimule la cuisine, les renoncements, les substitutions d’auteurs et la façon dont les livres sont sortis de la ’’marmite’’ pour rejoindre les rayonnages de collections bien ordonnées. Si un catalogue éditorial se présente comme une somme d’ouvrages, c’est aussi l’inventaire d’un réseau et la trace d’un projet intellectuel et esthétique. Dans le cas des éditions Seghers, fondées en 1944, ce projet est si fortement articulé à l’histoire européenne que ce catalogue est également une excellente source pour une histoire politique de la littérature. Alors que la maison tout juste relancée redécouvre son fonds historique et que les recherches récentes font apparaître un essaimage mondial du modèle Seghers, le projet SERÉLIT propose d’analyser le catalogue 1944-2009, pour comprendre comment la maison a fait évoluer les modes de collaboration entre auteurs et éditeurs, reconfiguré l’histoire littéraire et transformé le paysage des institutions culturelles. Il s’agit ainsi de montrer comment une maison d’édition artisanale est parvenue à imposer, en France et à l’étranger, une nouvelle façon de faire circuler les textes et une nouvelle conception du rôle politique et social de la poésie, tout en mettant en lumière le système de reconnaissance littéraire que l’éditeur a mis en place dans l’articulation des collections et le rôle de nombreux collaborateurs jusqu’ici restés dans l’ombre du fondateur.